Hélène Carrère d'Encausse : fortune et vie privée de l'historienne française
Hélène Carrère d'Encausse demeure une figure emblématique de l'historiographie française. Spécialiste reconnue de la Russie, cette académicienne hors norme fut la première femme à occuper le poste de secrétaire perpétuel de l'Académie française. Décédée en août 2023 à l'âge de 94 ans, elle laisse derrière elle un héritage intellectuel considérable. Sa fortune personnelle était évaluée à environ 10 millions de dollars. Cet article cherche les différentes sources de revenus qui ont contribué à constituer ce patrimoine, retrace son parcours familial complexe marqué par l'exil et les secrets, examine sa trajectoire académique exceptionnelle et présente les destins remarquables de ses trois enfants.
Les sources de la fortune d'Hélène Carrère d'Encausse
Au moment de son décès, la fortune nette d'Hélène Carrère d'Encausse était estimée à 10 millions de dollars. Cette accumulation patrimoniale résultait de multiples sources de revenus développées tout au long d'une carrière exceptionnelle. Sa rémunération comme professeure d'université constituait la base solide de ses revenus. Elle enseigna pendant plusieurs décennies à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne ainsi qu'à l'Institut d'Études Politiques de Paris, deux institutions prestigieuses du paysage académique français.
Ses fonctions à l'Académie française contribuèrent également à ses revenus. Nommée secrétaire perpétuel en 1999, elle occupa cette fonction éminente jusqu'à son décès. Son mandat au Parlement européen de 1994, où elle siégea comme vice-présidente de la Commission des Affaires étrangères, constitua une autre source substantielle. Entre 1992 et les années suivantes, elle fut conseillère auprès de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, participant activement à l'élaboration des politiques d'assistance aux anciens États communistes.
Sa production littéraire généra des revenus considérables. Publiée principalement chez Fayard, Flammarion et Pluriel, elle rédigea de nombreux ouvrages sur l'histoire russe. Son livre prophétique "L'Empire éclaté", paru en 1978, connut un succès retentissant en prédisant l'effondrement de l'Union soviétique. Ses biographies consacrées à Catherine II et Lénine rencontrèrent également un large public. Entre autres titres significatifs figurent :
- "Le Grand frère" (1983)
- "Ni paix ni guerre" (1986)
- "Le Malheur russe" (1988)
- "La Gloire des nations ou la fin de l'Empire soviétique" (1991)
- "Russie, la transition manquée" (2005)
Un aspect méconnu de son patrimoine concernait ses investissements dans la production audiovisuelle. Elle détenait 24,8% de la société Pulsations SAS, aux côtés de Michel Cymes, qui produisait plusieurs émissions télévisées. Cette société fut valorisée à 13,1 millions d'euros lors de son rachat par Newen. La participation personnelle de l'historienne représentait donc 3,25 millions d'euros. Cette entreprise affichait une rentabilité remarquable avec une marge opérationnelle de 36% et une marge nette de 22%, distribuant un million d'euros de dividendes annuels.
Un héritage familial complexe et une vie conjugale durable
Née le 6 juillet 1929 à Paris sous le nom d'Hélène Zourabichvili, elle était la fille de Georges Zourabichvili, philosophe géorgien émigré, et de Nathalie von Pelken, d'origine germano-russe. Sa famille avait fui la Géorgie après la Révolution russe, arrivant en France dans un dénuement complet. Elle grandit bilingue, apprenant d'abord le russe avant le français durant son enfance bretonne. Née apatride, elle n'obtint la nationalité française qu'en 1950, acquérant ainsi pleinement son identité citoyenne.
L'assassinat de son père en 1944 marqua profondément sa jeunesse. Après cette tragédie, elle quitta Bordeaux pour Paris avec sa mère. Elles vécurent brièvement dans les dépendances de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, où Hélène poursuivit ses études de langue et de culture russes. Ce contexte d'exil façonna durablement sa vision du monde. Elle demeurait cousine de Salomé Zourabichvili, cinquième présidente de la République de Géorgie, témoignant de l'illustre lignée dont elle était issue.
Un secret familial lourd pesait sur cette trajectoire. La collaboration présumée de son grand-père avec l'occupant allemand à Bordeaux resta longtemps tue. Lorsque son fils Emmanuel révéla cette vérité dans ses écrits, notamment dans "Un roman russe" puis dans "Kolkhoze", elle fut d'abord profondément offensée. Cette transgression littéraire constituait une violation du pacte familial implicite. Paradoxalement, cette levée du tabou la soulagea finalement d'une angoisse permanente : la crainte que cette vérité soit découverte la hantait depuis des décennies.
En 1952, elle épousa Louis Édouard Carrère d'Encausse, assureur de profession. Leur union dura soixante-dix ans jusqu'au décès de l'historienne. Cette longévité matrimoniale masquait d'un autre côté une dynamique conjugale complexe révélée tardivement. Une femme brillante et autoritaire cohabitait avec un homme plus effacé mais profondément amoureux. Elle entretint une liaison durable avec un diplomate, mais refusa le divorce par égard pour son époux. Cette décision instaura une coexistence de vies parallèles marquée par un déséquilibre assumé.
Le mari trouvait compensation dans l'univers social intriguant de son épouse. Les réceptions, les rencontres intellectuelles et le prestige académique procuraient une forme de bonheur par procuration. L'accident des Landes, au cours duquel leur fille Marina fut grièvement blessée, illustra cette configuration familiale. La mère accabla le père de reproches tandis que la fille le protégeait instinctivement de sa culpabilité. Malgré ces tensions, leur mariage témoigna d'une forme singulière d'attachement conjugal où la passion intellectuelle et le respect mutuel compensaient les manquements affectifs.
Une carrière académique d'exception et une reconnaissance internationale
Diplômée de l'Institut d'Études Politiques de Paris en 1952, Hélène Carrère d'Encausse obtint son doctorat en 1963. Sa thèse portait sur l'histoire des Émirats ouzbeks sous domination russe, sujet précurseur dans l'étude des périphéries de l'Empire. Elle enseigna successivement à la Sorbonne, à Sciences Po et au Collège d'Europe de Bruges. Sa réputation internationale lui valut des invitations comme professeure dans de nombreuses universités nord-américaines et japonaises.
Elle se fit connaître du grand public lors des événements de Mai 68, où elle intervint comme déléguée. Son élection à l'Académie française le 13 décembre 1990 constitua une étape décisive. Elle obtint le 14e fauteuil avec 23 voix contre 9, succédant à Jean Mistler. Michel Déon l'intronisa officiellement le 28 novembre 1991. Elle devenait ainsi la troisième femme admise dans cette institution, après Marguerite Yourcenar et Jacqueline de Romilly. Comme d'autres intellectuels français contemporains, elle incarna l'excellence académique nationale.
Son accession au poste de secrétaire perpétuel le 21 octobre 1999 marqua un tournant historique. Elle succéda à Maurice Druon, devenant la première femme à occuper cette fonction en trois siècles et demi d'existence de l'institution. Elle refusa fermement la féminisation du titre, exigeant qu'on l'appelle "Madame le Secrétaire perpétuel" pour préserver la continuité symbolique de la fonction. Cette position illustrait sa conception de la transmission culturelle au-delà des considérations de genre.
Son ouvrage "L'Empire éclaté", publié en 1978, établit définitivement sa réputation de kremlinologue visionnaire. Elle y prédisait l'effondrement de l'Union soviétique en s'appuyant sur les tensions démographiques en Asie centrale. Les événements ultérieurs confirmèrent partiellement cette thèse audacieuse. Ses autres publications majeures comprenaient :
- "Le Grand défi" (1987)
- "Le Malheur russe" (1988)
- "Nicolas II : la transition interrompue" (1997)
- "Le général de Gaulle et la Russie" (2017)
Ses distinctions témoignaient d'une reconnaissance internationale exceptionnelle. Nommée Grand-croix de la Légion d'honneur en 2011, elle reçut également l'Ordre de l'Amitié russe des mains de Boris Eltsine en 1998. Le prestigieux Prix Princesse des Asturies pour les sciences sociales lui fut décerné en 2023. Elle collectionnait par ailleurs :
- Le Prix des Ambassadeurs (1997)
- Commandeur des Palmes académiques
- Commandeur de l'Ordre des Arts et Lettres
- Commandeur de l'Ordre de Léopold de Belgique
- Commandeur avec étoile de l'Ordre du Mérite de Pologne
Les universités de Montréal et de Louvain lui décernèrent des doctorats honorifiques. Elle appartenait simultanément à plusieurs académies internationales situées en Belgique, en Russie, en Roumanie, à Athènes et en Géorgie. Cette stature de kremlinologue incontournable faisait d'elle une consultante régulière pour les médias français et internationaux sur toutes les questions relatives à l'espace post-soviétique.
Trois enfants aux destins remarquables
Le couple Carrère d'Encausse eut trois enfants qui s'illustrèrent chacun dans des domaines distincts. Emmanuel Carrère, l'aîné né en 1957, devint écrivain, scénariste et réalisateur. Il débuta comme critique de cinéma chez Positif puis Télérama avant de publier son premier ouvrage consacré à Werner Herzog en 1982. Son premier roman, "L'Amie du jaguar", parut l'année suivante. Il adapta ensuite plusieurs de ses textes au cinéma, notamment "L'Adversaire", "La Classe de neige" et "La Moustache".
Sa carrière littéraire connut une reconnaissance majeure avec le prix Renaudot 2011 pour "Limonov", biographie consacrée à cette figure controversée de l'underground russe. En 2020, son ouvrage "Yoga" fut nominé au prix Goncourt. Son dernier livre, "Kolkhoze", publié en 2025, constitue une fresque familiale d'une envergure exceptionnelle. Cette œuvre visite tardivement ses origines géorgiennes, longtemps occultées par la culture russe dominante transmise par sa mère.
Le texte lève le tabou sur la collaboration du grand-père paternel à Bordeaux. Cette révélation littéraire offensa profondément Hélène Carrère d'Encausse lors de sa première évocation dans "Un roman russe". Le livre révèle également la complexité des relations parentales : une mère autoritaire contrôlant le passé familial avec la virtuosité d'une conteuse pratiquant le mensonge pieux, un père effacé mais aimant. La liaison maternelle, l'accident des Landes où Marina fut blessée, la dureté des reproches maternels envers le père composent un portrait familial nuancé.
Nathalie Carrère, née en 1959, choisit la voie juridique. Avocate spécialisée en droit de la santé, elle obtint un DEA de droit public de l'université Paris-Panthéon-Assas. Son expertise unanimement reconnue dans ce domaine la conduisit à défendre les laboratoires Servier dans la retentissante affaire du Mediator. Cette cadette de la fratrie incarne la rigueur intellectuelle transmise par sa mère, appliquée au domaine juridique plutôt qu'historique.
Marina Carrère d'Encausse, benjamine née en 1961, embrassa une double carrière médicale et médiatique. Médecin de formation, elle présente depuis 2000 "Le Magazine de la santé" sur France 5, devenant un visage emblématique du petit écran français. Elle reçut le Prix de la Fondation pour la recherche médicale en 2009. Ne voulant pas vivre dans l'ombre maternelle, elle traça délibérément son propre chemin professionnel.
Comme mentionné précédemment, Marina détenait 24% de la société Pulsations SAS. Lors de la valorisation à 13,1 millions d'euros, sa participation personnelle atteignit 3,25 millions d'euros. Les relations mère-fille s'avérèrent complexes et parfois tendues. Marina témoigna que sa mère lui cacha sa maladie jusqu'à la fin, illustrant cette volonté de contrôle et cette retenue émotionnelle caractéristiques. La lecture de "Kolkhoze" l'apaisa par contre en révélant des moments de bonheur parental qu'elle n'avait jamais connus auparavant.
Les trois enfants incarnent la transmission d'un héritage maternel fondé sur l'excellence et le travail. Chacun obtint une reconnaissance publique dans son domaine respectif. Les principales réalisations familiales incluent :
- Prix Renaudot et nomination au Goncourt pour Emmanuel
- Expertise nationale en droit pharmaceutique pour Nathalie
- Vingt-cinq années d'animation télévisée pour Marina
Cette fratrie illustre comment une éducation exigeante, marquée par la passion intellectuelle et une certaine dureté affective, peut générer des parcours exceptionnels tout en laissant des traces psychologiques profondes. La mort exemplaire d'Hélène Carrère d'Encausse en août 2023, dans la dignité stoïcienne du "Never complain, never explain", couronna une existence consacrée à la recherche perpétuelle de son père disparu et à la transmission littéraire.
Journaliste pour France Initiative.